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Gabon : « Chargez Brice Lacruche, sauvez-vous » — les coulisses d’une machination d’État

Dans une interview accordée à Jeune Afrique, Ike Ngouoni, ancien porte-parole de la présidence gabonaise sous Ali Bongo, lève le voile sur l’opération Scorpion et la mécanique impitoyable qui visait, derrière les apparences d’une campagne anticorruption, à éliminer un homme : Brice Lacruche Alihanga.

Il a connu les ors de la présidence, les couloirs feutrés du pouvoir, la proximité avec le chef de l’État. Puis le mitard, l’isolement, la pression. Ike Ngouoni, ancien porte-parole et conseiller spécial du président Ali Bongo Ondimba, parle aujourd’hui avec la lucidité froide de celui qui a failli être broyé par la machine qu’il servait. Son récit est celui d’une purge politique déguisée en vertu républicaine.

Tout commence en 2019, lorsque l’opération Scorpion s’abat sur plusieurs hauts responsables gabonais. Officiellement, une campagne anticorruption. Officieusement, selon Ngouoni, une épuration soigneusement orchestrée pour abattre Brice Lacruche Alihanga, alors directeur de cabinet du président, et démanteler son réseau d’influence. « Ce n’était rien d’autre qu’un complot, une machination politique uniquement », tranche l’ancien porte-parole. « J’étais au final un dégât collatéral, puisque tout le but de la manœuvre, c’était d’écarter des personnes qui étaient dans l’entourage de Brice Lacruche Alihanga. »

Le 21 novembre 2019, un jeudi ordinaire en apparence, des agents de la Direction générale des services spéciaux font irruption dans son bureau à la présidence, aux alentours de dix heures trente. Il remet ses dossiers. On l’emmène au Camp Roux, juste en face du palais. Placement direct au mitard. Pendant trois jours, ses avocats et sa famille ignorent où il se trouve. Personne ne sait. C’est une disparition administrative, propre, silencieuse.

Lorsqu’il comparaît enfin devant le juge d’instruction, le 29 novembre, la scène tient davantage de la formalité que du droit. « En gros, vous arrivez, la messe est déjà dite, tout est déjà signé, tout est écrit », dit-il. On lui reproche des détournements de fonds publics, de la complicité, de la concussion. Lui affirme n’avoir jamais signé sur aucun compte, jamais retiré un centime au Trésor en dehors de son traitement officiel.

Mais la vérité judiciaire n’est pas le sujet. Le sujet, c’est la pression. Et Ngouoni décrit avec une précision clinique la mécanique de la coercition morale : « La volonté dès le départ, c’est de charger. On vous dit : si vous voulez vous en sortir, chargez, chargez, chargez Brice Lacruche, sauvez-vous. » Les magistrats eux-mêmes, confie-t-il, reconnaissaient en aparté l’inanité des charges : « On sait que vous n’avez rien fait, mais vous savez que c’est politique, vous savez que ça vient d’en haut. »

La logique de l’opération, telle que la reconstitue l’ancien porte-parole, est d’une cohérence redoutable. Il s’agissait de « faire tomber le mythe de Brice Lacruche Alihanga, apprécié du peuple », en contraignant ses proches à se retourner contre lui. Un classique de la désintégration des fidélités par la terreur judiciaire. La stratégie a achoppé sur un obstacle imprévu : le silence. Ngouoni n’a pas chargé. Condamné à huit ans de prison, il assume ce choix comme une évidence. Car au fond, argumente-t-il, les décisions prises au cabinet présidentiel, celles que l’on voulait imputer à Lacruche Alihanga, « étaient validées par le président de la République lui-même ».

Derrière cette affaire se profile une autre histoire, plus sombre encore : celle de la succession avortée de Noureddine Bongo, fils du président, dont l’ambition de prendre les rênes du Gabon se serait heurtée au refus de plusieurs responsables, dont Brice Lacruche Alihanga. Ngouoni évoque la « proximité » entre le fils et le directeur de cabinet, tout en soulignant que les décisions se prenaient alors « sur une base consensuelle », associant la Première Dame, le Premier ministre, les ministres régaliens, la présidente de la Cour constitutionnelle. Une façon de dire que l’accusation était aussi sélective que politique.

Sur la trahison présidentielle, Ngouoni choisit ses mots avec soin. Il ne veut pas « dédouaner » Ali Bongo, mais reconnaît que ce dernier était alors dans « une situation de fragilité extrême ». Et il se souvient de la Première Dame le convoquant à sa résidence pour lui réclamer les codes des comptes Facebook et Twitter du président. « Tout ça fait partie d’une manipulation. L’idée, c’est qu’il faut qu’on te conforte pour que tu ne vois pas le coup venir. » Il dit ne pas en vouloir à la mère et au fils. Il dit trouver ça « triste ». Peut-être est-ce là la forme la plus haute du mépris.

Gracié en avril 2024 après le coup d’État du 30 août 2023, Ike Ngouoni a depuis ouvert un cabinet de conseil stratégique à Libreville. Il accompagne, dit-il, des dirigeants évoluant dans des « environnements complexes ». L’expression fait sourire, venant d’un homme qui sait mieux que quiconque ce que ces mots recouvrent vraiment.

GuenolePXR

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Redacteur Medias241

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