À Libreville, les campagnes de déguerpissement et d’assainissement urbain se suivent avec une régularité presque immuable. Les équipes municipales changent, les appellations évoluent, les dispositifs se modernisent, mais le scénario reste sensiblement le même : une vaste opération annoncée avec fermeté, quelques semaines d’interventions spectaculaires, puis un retour progressif des occupations anarchiques des trottoirs, des épaves de véhicules et du désordre urbain. À la veille du lancement de l’opération « Restauration de l’ordre urbain », prévue ce mercredi 15 juillet, une question s’impose : cette nouvelle initiative échappera-t-elle au sort réservé à toutes les précédentes ?
Le maire de Libreville, Eugène M’ba, assure vouloir engager une campagne d’envergure qui s’étendra durant cinq mois dans les six arrondissements de la capitale. L’objectif affiché est ambitieux : débarrasser les voies publiques des véhicules abandonnés, libérer les trottoirs, restaurer la salubrité et améliorer durablement le cadre de vie des habitants. Sur le papier, l’intention répond à une attente largement partagée par les Librevillois, confrontés depuis des années à une dégradation visible de l’espace public.
Pourtant, cette ambition se heurte à une réalité que la mémoire collective n’a pas oubliée. Bien avant l’équipe municipale actuelle, plusieurs maires avaient déjà lancé des opérations similaires, parfois sous d’autres appellations, avec la même volonté proclamée de rétablir l’ordre urbain. Chaque fois, les premiers jours donnaient lieu à d’importants déploiements des services municipaux et des forces de sécurité. Chaque fois également, les résultats finissaient par s’effriter avec le temps, jusqu’à voir les trottoirs se repeupler, les commerces informels reprendre possession des espaces publics et les carcasses de véhicules réapparaître.
Cette répétition nourrit aujourd’hui un scepticisme difficile à ignorer. Plus qu’une absence de volonté politique, c’est la capacité de la municipalité à inscrire cette opération dans la durée qui est interrogée. Car restaurer l’ordre urbain ne relève pas seulement d’une démonstration d’autorité ponctuelle ; cela suppose une stratégie permanente, des moyens humains conséquents, un suivi administratif rigoureux et une continuité de l’action publique bien au-delà de l’effet d’annonce.
L’autre faiblesse, régulièrement pointée lors des opérations précédentes, réside dans l’absence de réponses structurelles. Déguerpir des commerçants installés sur les trottoirs sans proposer de marchés modernes, accessibles et fonctionnels revient souvent à déplacer le problème plutôt qu’à le résoudre. Faute d’alternatives viables, les vendeurs finissent généralement par réoccuper les espaces publics, transformant chaque campagne de déguerpissement en simple parenthèse.
Les préoccupations exprimées par le Syndicat des débrouillards du Gabon et l’ONG Solidarité pour le Développement du Gabon illustrent cette réalité. Ces organisations ne contestent pas la nécessité d’assainir la capitale. Elles rappellent simplement que plusieurs milliers de familles vivent aujourd’hui de ces activités informelles et qu’aucune politique durable ne peut faire l’économie d’un véritable accompagnement économique. La création ou la réhabilitation de marchés, l’aménagement de zones commerciales adaptées et un dispositif crédible de relocalisation apparaissent comme des préalables indispensables à toute transformation durable.
La question des épaves de véhicules pose également un défi de long terme. Leur enlèvement constitue une première étape. Mais sans un mécanisme permanent d’identification, de mise en fourrière, de contrôle et de sanction, les véhicules abandonnés risquent, eux aussi, de refaire leur apparition au fil des mois. L’expérience des précédentes campagnes montre que le succès d’une opération de ce type se mesure moins au nombre de carcasses évacuées durant les premières semaines qu’à la capacité des autorités à empêcher leur retour.
C’est précisément là que se situe le principal défi de la nouvelle équipe municipale. Au-delà des images de camions, de grues et de forces de sécurité qui accompagneront inévitablement le lancement de l’opération, les Librevillois attendent désormais des résultats mesurables dans le temps. Ils jugeront moins les annonces que la capacité de la mairie à maintenir l’ordre urbain six mois, un an ou deux ans après la fin de la campagne.
À cet égard, certains observateurs s’interrogent sur le risque de voir cette opération s’inscrire davantage dans une logique de visibilité immédiate que dans une véritable politique publique de transformation urbaine. Dans un contexte où les annonces fortes occupent rapidement l’espace médiatique, le véritable défi consiste moins à créer le buzz qu’à bâtir des solutions pérennes capables de résister à l’épreuve du temps.
L’opération « Restauration de l’ordre urbain » pourrait constituer un tournant pour Libreville si elle parvient à rompre avec les limites des campagnes qui l’ont précédée. À défaut, elle risque de rejoindre la longue liste des opérations ponctuelles dont l’impact, spectaculaire au départ, s’est progressivement dissipé faute d’avoir traité les causes profondes du désordre urbain. Pour une capitale qui aspire à changer durablement de visage, le temps des démonstrations est peut-être révolu. Celui des réformes structurelles est désormais attendu.

