Figure emblématique de l’offensive judiciaire menée contre les proches de l’ancien régime, le procureur général près la Cour d’appel judiciaire de Libreville, Eddy Narcisse Minang, a été suspendu à titre conservatoire par le ministre de la Justice, Garde des Sceaux. Une décision spectaculaire qui intervient sur fond de soupçons d’interférence dans une enquête de détournement de fonds publics et d’interrogations sur sa gestion de plusieurs dossiers financiers sensibles. En attendant l’issue de la procédure disciplinaire engagée contre lui, l’intérim est assuré par Thalie Aubone Nguema épouse Edjo, magistrate hors hiérarchie de l’ordre judiciaire gabonais.
La chute est aussi brutale que symbolique. Pendant des mois, Eddy Narcisse Minang a incarné le visage le plus visible de la justice. C’est lui qui avait porté l’accusation lors du procès très médiatisé de Sylvia et Noureddin Bongo, retransmis en direct sur les antennes de la télévision nationale. Face aux deux figures de l’ancien pouvoir, il avait multiplié les réquisitions sévères, réclamant notamment vingt ans de réclusion criminelle pour détournement massif de fonds publics. Les condamnations prononcées, assorties d’amendes et de confiscations importantes, avaient alors renforcé son image de magistrat inflexible et déterminé à lutter contre l’impunité.
Mais celui qui apparaissait comme l’un des artisans de la reddition des comptes est désormais à son tour au centre d’une procédure disciplinaire. Selon plusieurs sources judiciaires concordantes, la décision de suspension trouve notamment son origine dans le dossier des surfacturations présumées au sein de la Direction centrale des affaires financières (DCAF) du ministère de l’Éducation nationale. Cette affaire, révélée début juin 2026 par le parquet de Libreville, a conduit à l’interpellation d’une vingtaine d’agents et fait état d’un préjudice financier estimé entre 560 et 700 millions de francs CFA.
Eddy Narcisse Minang est soupçonné d’avoir tenté d’influencer ou de ralentir la procédure judiciaire visant certains responsables impliqués dans le dossier. Les enquêteurs s’intéresseraient notamment à d’éventuelles interventions destinées à protéger le directeur de la DCAF, originaire de la même localité du Woleu-Ntem que le magistrat aujourd’hui suspendu. Si ces allégations venaient à être confirmées, elles constitueraient un sérieux manquement aux principes d’impartialité qui fondent l’exercice de la magistrature.
À ce dossier s’ajouteraient également des interrogations liées à une affaire financière estimée à près de 4 milliards de francs CFA impliquant des opérateurs économiques chinois. Les contours exacts de cette procédure demeurent encore flous, mais elle figurerait parmi les éléments examinés par les autorités judiciaires dans le cadre des investigations en cours.
La suspension conservatoire prononcée par le ministère de la Justice ne constitue toutefois qu’une étape préliminaire. Le magistrat devrait comparaître devant le Conseil de discipline le 22 juin prochain. Selon les conclusions de cette instance, le dossier pourrait ensuite être transmis au Conseil supérieur de la magistrature, seul habilité à se prononcer définitivement sur le maintien ou non d’Eddy Narcisse Minang dans ses fonctions.
Cette affaire soulève déjà de vifs débats au sein de la corporation judiciaire. Certains magistrats s’interrogent sur la régularité de la procédure ayant conduit à la suspension. Des voix estiment notamment que le ministre de la Justice aurait dû saisir préalablement le président du Conseil supérieur de la magistrature avant de prendre une telle décision. Une éventuelle contestation sur ce terrain procédural pourrait ouvrir un nouveau front juridique dans une affaire déjà particulièrement sensible.
Le dossier intervient également dans un contexte marqué par de nombreuses rumeurs. Dès le mois de mai, plusieurs informations circulant sur les réseaux sociaux faisaient état d’une prétendue arrestation du procureur général. Ces affirmations avaient alors été démenties et présentées comme de la désinformation. Quelques semaines plus tard, la suspension officielle du magistrat donne cependant une toute autre dimension aux interrogations qui entouraient déjà sa situation.
Au-delà du cas personnel d’Eddy Narcisse Minang, cette affaire met à l’épreuve la crédibilité de l’appareil judiciaire gabonais. Car le magistrat suspendu n’est pas un acteur ordinaire du système. Il était devenu, aux yeux d’une partie de l’opinion, l’un des symboles de la lutte contre la corruption et les détournements de fonds publics engagée depuis la Transition. Sa mise à l’écart provisoire ouvre désormais une séquence délicate pour la justice gabonaise, sommée de démontrer que les principes de transparence et de redevabilité qu’elle applique aux autres s’imposent également à ses propres responsables.